Je retourne souvent, dans mes rêves les plus doux, là où tout le mal a pourtant
commencé. Je n'y suis jamais en danger. Je rejoins la maison haut perchée, biscornue, flanquée de rajouts hasardeux et d'une tonnelle parfumée, son toit couvert de tuiles pointe haut comme si la
neige y gîtait chaque année. Je m'emplis les narines de ses parfums, et puis je prends le chemin de pierre polie qui va rejoindre le maquis, le ciste et le fenouil, passant sous le figuier
géant.
C'est un chemin de ronces et de rocaille, que l'on mérite à force de zébrures sur les cuisses nues, car on l'emprunte toujours au dépourvu, vêtu de
rien, tête couverte d'un fichu pour ne pas défaillir, mais qui mène au paradis des solitaires. On n'y entend que clochettes éparses, bêlements mobiles, croquages de tiges, on s'y enivre de
parfums indigènes et parfois on s'y allonge, vaincu et bienheureux, invisible au milieu des herbes hautes que l'on écrase avec précaution, fenouils, graminées, chardons hauts comme un homme,
plantes à frelons aux corolles immenses. On contemple alors de cette couche de fortune qui pique un peu parfois, le ciel où ne passe aucun nuage ; lorsque le vent vient de l'ouest il charrie
parfois des relents iodés qu'on aspire à nez ouvert, narines écarquillées et sourcils haut. La mer est loin, en contrebas, amie pourtant, proche, la montagne est haut, par-dessus le ciel en
certains endroits, semblant osciller lorsque le soleil la frôle et fait plisser les yeux. D'un coup on se relève, repu, et l'on se décide à rejoindre le barrage, Tolla ; les eaux vaincues des
ruisseaux de montagne s'y arrêtent, calmes, et le lac de retenue où quelque enfant s'est noyé donne là, en crépitements sur l'épine dorsale, des frissons de crainte et de curiosité mêlées. L'eau
est bleu vert, faussement translucide, lagon d'absinthe inaccessible, bleu mort, comme les yeux de l'aveugle dlont on fuit sans raison les impcréations. On s'en approche, le bruisement devient
brouhaha, les cours d'eau que draine la montagne n'apprécient pas cette discipline forcée et se jetant contre la figure monumentale, tentent encore de percer les parois de béton.
Je retourne souvent, dans mes rêves les plus doux, à ce village suspendu, accroché à un pan de falaise au poids incalculable, aux fissures bien
connues, dont chacun sait qu'un jour il sera arraché, entraînant avec lui les familles et mon histoire, et cette finitude opposée aux antiques maisons bien assises dans leur âge , couvertes
parfois d'une vigne vierge centenaire, confère au paysage une mélancolie insoucieuse et gris-vert.
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