Monsieur le Président,
Je n’ai pas voté pour vous, et chaque jour je m’en félicite.
Néanmoins, malgré toute l’énergie que j’ai pu employer à vous combattre et à batailler autour de moi
pour ouvrir les yeux de mes amis qui vous destinaient leur voix, vous avez été élu. A défaut de vous estimer en tant qu’être humain je vous dois et vous accorde par égard pour la représentation
démocratique le respect dû à votre fonction. C’est à ce titre que je vous adresse aujourd’hui cette lettre.
Monsieur le Président, la France va mal. Issue de la classe moyenne et n’ayant pas trouvé le moyen,
malgré de belles et bonnes études dans les meilleurs lycées et universités de notre pays qui m’ont amenée à côtoyer l’élite de ce pays et parfois à travailler avec elle, n’ayant pas trouvé le
moyen de m’en extraire, je la connais et la côtoie depuis toujours, et suis en mesure d’en dresser le portrait, dans tous ses multiples visages. Pour vous parler aujourd’hui, je m’arroge le droit
d’être pour une fois, une unique fois, son porte-parole. A ce point de mon développement, je vous dois un précieux éclaircissement, car je pressens que votre acception de ce terme (classe
moyenne) n’est hélas plus d’actualité. Vous y voyez sans doute cette petite bourgeoisie de province qu’elle était hier, cette masse immense et laborieuse d’individus gravitant à quelques dizaines
d’euros autour du salaire médian et jouissant avec deux actifs au foyer d’une vie relativement confortable, à l’abri des infortunes et de la pauvreté, payant ses impôts sans difficulté et ayant
accès sinon à l’élite du moins à certains rêves pour elle-même et sa descendance. Hélas, trois fois hélas, vous vous méprenez gravement. Ceux qui, hier, trouvaient dans cette classe moyenne un
confort de vie appréciable : fonctionnaires ministériels ou territoriaux de catégorie A, professeurs des écoles, cadres moyens, techniciens supérieurs, petits artisans, souvent des femmes
travaillant à temps partiel …. ceux-là sont à présent les oubliés de notre société. Par un système d’effets de seuil des plus pernicieux, ils ne sont attributaires d’aucune aide sociale. Là
où ceux qui sont le plus en difficulté sont (et c’est heureux !) aidés et pris en charge, la classe moyenne ne perçoit que les seules allocations familiales d’un montant tout à fait dérisoire
pour un et deux enfants c'est-à-dire pour la grande majorité des foyers. Ils ne sont pas éligibles, non plus, aux habitations à loyer modéré. Ils ne bénéficient pas de prise en charge pour leur
santé, ni d’aide juridictionnelle lorsque survient un litige dont ils ne peuvent venir à bout qu’en ayant recours à la Justice. Ils ne peuvent prétendre aux prêts aidés à taux préférentiel pour
acheter un appartement ou une maison, ils n’ont pas droit aux allocations logement, et leur taux d’imposition quoique relativement peu élevé les place sans que leurs revenus soient suffisants
dans les foyers qui paieront le plus chèrement les activités et gardes de leurs enfants, dont le prix est indexé sur le quotient familial. En proportion de leurs revenus, ils sont ceux qui payent
le plus pour recevoir le moins…
C’était tout à fait tenable jusque dans les années quatre-vingt-dix, où les prix de l’habitat, de la
nourriture, et des combustibles, étaient raisonnables. C’est devenu beaucoup plus inconfortable aujourd’hui, pour peu qu’ils aient eu la mauvaise idée de procréer et de vouloir offrir à leur pays
de futurs cotisants en puissance. Regardez avec moi … Je perçois mensuellement un traitement de 1450 euros pour un 80% ; mon époux payé en avances sur commissions et qui travaille cinquante à
soixante heures par semaine, peut au mieux espérer toucher 1500 euros par mois. Les allocations familiales nous versent pour nos deux filles la somme mirifique de 425 euros mensuels, qui sera
sabrée de 300 euros lorsque la cadette aura atteint l’âge de trois ans c'est-à-dire dans trois mois à peine. Nos revenus seront alors les suivants : 3000 euros par mois. Nous sommes en plein cœur
de la classe moyenne n’est ce pas ? Voici nos dépenses mensuelles :
Remboursement prêt maison : 1100 euros (nous habitons en région Centre alors que nous travaillons tous
deux en région parisienne, les prix y sont en effet inaccessibles à notre bourse)
Remboursement prêt voiture : 130 euros
Assurance voiture : 100 euros
Assurance maison : 50 euros
Mutuelle : 80 euros
Frais de syndic : 160 euros
Electricité : 80 euros
Fioul lissé sur l’année : 100 euros
Abonnement carte de transport madame : 80 euros
Frais essence monsieur : 200 euros
Impôts sur le revenu : 90 euros
Impôts locaux : 90 euros
Crèche de la cadette : 260 euros
Cantine et périscolaire de l’aînée : 160 euros
Pour régler les frais inhérents à notre déménagement, nous nous sommes en outre endettés en
contractant un credit revolving qu’il nous faut aujourd’hui rembourser mensuellement pour un montant de 130 euros.
Une fois toutes ces dépenses réglées, il nous reste si vous faites le calcul comme moi 300 euros pour
acheter à manger, nous vêtir, prendre en charge les dépassements de frais de santé malgré notre coûteuse mutuelle. Où est la place pour les loisirs, les vacances, le plaisir ?? Nous avons tout
juste assez pour simplement manger !
Avez-vous déjà essayé, Monsieur le Président, de nourrir quatre personnes et deux animaux pour 300
euros par mois ? Notre quotidien est fait de renoncements, d’inquiétudes, de colère, de frustrations. Ce n’est pas du superflu que nous devons nous priver, c’est d’essentiel ! Imaginez-vous
devoir temporiser des soins dentaires ou l’achat d’un nouvel équipement de sport pour vos enfants parce que « le mois est déjà fini » ? Imaginez-vous devoir acheter les vêtements de vos enfants
d’occasion sur un site de vente aux enchères ? Que l’un de nos appareils électroménagers vienne à tomber en panne et nous devrons une fois encore emprunter de l’argent à nos amis, notre famille,
ou contracter un nouveau crédit ! Comment pourrions-nous, dans ces conditions, envisager d’épargner ? Nous ne sommes pas même en flux tendu, nous sommes pris à la gorge.
Autour de nous, partout, les couples avec enfants sont dans des situations similaires. La colère
gronde. Le sentiment profond d’injustice nous étreint. Monsieur le Président, combien de temps pensez-vous que votre pays puisse endurer pareille tension et supporter le discours lénifiant et
culpabilisant que vous distillez à longueur d’antennes en prétendant « remettre au travail » des gens qui s’y TUENT déjà ? en prétendant qu’il nous suffit de travailler PLUS pour nous en sortir
là où nous ne pouvons tout simplement pas le faire ? Si demain je reprends un poste à 100 %, qui gardera mes enfants le mercredi ? La différence de salaire viendra tout juste me servir à
rémunérer cette personne ! Il n’y a pas de solution ! Il n’y a pas d’ailleurs ! Croyez-vous que nous pourrons longtemps survivre ainsi, dans cette odieuse précarité qui nous fait honte malgré
toute notre volonté, tout notre travail, et qui nous tue à petit feu ?
Monsieur le Président, aux prochaines élections, je ne voterai pas pour vous. Et une fois encore je me
battrai pour qu’autour de moi chacun ouvre les yeux sur votre incompétence et votre aveuglement. Que vous n’ayez en votre pouvoir aucun levier susceptible d’enrayer la crise économique est une
chose et personne ne peut vous en tenir rigueur, que vous refusiez d’ouvrir les yeux sur le quotidien de vos concitoyens est en revanche absolument inadmissible et moralement indéfendable. Celui
qui prendra votre succession aura en héritage un pays moribond au bord de l’explosion, et sans doute aurai-je encore à combattre certaines de ses mesures ou idées lumineuses d’économiste détaché
de la réalité, mais il ne pourra faire pire que vous et mépriser plus ouvertement ses administrés.
Marie-Laetitia Gambié
Si vous souhaitez relayer cette lettre ouverte faites-le. De toute manière elle n'aura aucune incidence alors ...
EDIT1 : "on" m'écrit que j'avais qu'à mieux travailler à l'école ... Alors mettons bien les choses au clair. Mon chéri a un bac + 3 en Histoire et un Master en multimédia. Quant
à moi après avoir fréquenté les bancs du plus prestigieux lycée de France j'ai décroché un bac + 5 en Droit public et commencé une thèse que j'ai laissé tomber pour de basses raisons matérielles
qui ne regardent que moi. Alors ceux qui pensent qu'on n'a rien foutu à l'école et que c'est bien fait pour notre gueule, qui sont sans doute les mêmes qui croient encore (ils vont déchanter avec
leurs gosses) que les études sont une garantie de réussite professionnelle : JE LES EMMERDE !
EDIT 2 : Pour Soleh et tou(te)s les autres. Que diras-tu à ta fille ? Nous voici aujourd'hui, déçus, blasés, nous posant la question fondamentale du devenir de nos enfants, partagés entre
ce découragement immense et justifié devant les quarante années de cotisation nous séparant encore de la retraite et cette foi indéfectible dans le bien fondé d'une volonté de se Cultiver. Elle
est vaine, la vie de celui qui n'a rien appris. Je ne veux pas que la vie de mes filles soit vaine, je ne veux pas qu'elles arrivent au bout de leur âge en n'ayant pas plus vécu que des bêtes !
Voilà ce qu'on nous confisque : l'espoir, la Culture, la Connaissance, parce qu'en l'espace d'une génération et demie le bagage universitaire a cessé d'être une garantie de vie meilleure ! Alors
on se résigne et on fait ce qu'au dessus on veut faire de nous, du bétail qui se reproduit et produit, et qu'on entretient tout juste assez pour qu'il ne crève pas, ou on se bat et on essaye de
faire comprendre à nos enfants que la fac, non décidément, ça ne les fera pas manger, mais ça leur permettra peut-être de se battre avec d'autres armes que leurs poings. Le népotisme de classe
n'a jamais été si féroce : même dans les années 20 le taux d'accession des classes les plus défavorisées aux très grandes Ecoles était plus élevé qu'aujourd'hui ! Et on reste immobiles et
endormis, raccornis sur les quelques possessions matérielles qu'on nous a tant fait miroiter qu'elles nous ont aveuglés tout à fait ? Je ne veux pas accepter ça ! Je ne l'accepterai jamais ! Je
ne suis pas née vache j'en ai marre qu'on me traie toute ma vie avant de vendre ma barbaque, merde !
Par Marie-Laetitia
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Publié dans : Je m'engage
Mercredi 29 octobre 2008
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