Ils ont de drôles d'idées les mômes, et parfois aussi de drôles de mots. Cette petite là, que j'ai gardée un temps quand j'étais étudiante, elle me faisait vraiment peine. La dizaine d'années déjà bien poussée, le regard fuyant, je suis sûre qu'elle prenait rarement la parole en classe. Elle m'aimait je crois, à sa manère de chien battu. Au bout d'un moment, elle s'était confiée, un peu. Un soir que sa mère semblait ne plus vouloir rentrer, elle m'avait expliqué que lorsqu'elle avait de la peine, au fond d'elle, très au fond, depuis quelque temps elle n'arrivait plus à pleurer. Elle préférait avant, mais là depuis un moment c'est comme si "ça coule dedans tu vois Marie ? ça coule dedans". Je la prends contre moi, j'aimerais bien moi que ça coule dehors, en vrai, que tout ce qu'elle a gardé en trop du divorce de ses parents ça sorte dehors, là, même si ça doit faire mal. Elle se laisse bercer, elle pose sa petite tête blonde contre mon épaule, je n'ai pas encore d'enfants à moi et pourtant je m'aperçois qu'instinctivement je la berce. Sa main gauche s'est glissée dans ma main droite, elle soupire, et puis rien. Elle a bien compris elle est loin d'être sotte : "j'y arrive plus tu sais, les vraies larmes elles ont plus de réserves, j'ai fait casser le barrage en une fois pfuit et puis c'était fini c'est bête". "Mais tes larmes de dedans, là, c'est quoi alors ?"
Elle ne sait pas bien expliquer. C'est un noeud dans l'estomac, une boule qui se contracte comme une pelote d'élastique entre les poumons, ça voudrait gonfler pour qu'elle pleure et au lieu de ça, ça se rétrécit jusqu'à cette espèce de pincement, et alors, elle me dit, elle voit les larmes qui, une à une, coulent à l'intérieur, le long de ses joues mais comme si elle regardait dans une tête de poupée avec une caméra miniature et qu'on y faisait couler de la cire. Ca coule mais "personne ne voit rien" "et le pire c'est qu'elles font vachtement plus mal, elles soulagent pas du tout, et comme personne s'en rend compte des fois ça dure, ça dure ...". Je suis totalement désemparée. Je fais part à la mère, le soir, de ce désarroi,... Elle me répond psy, analyse, résultats scolaires, appétit, et derrière le discours je perçois les antidépresseurs, la trahison, le délaissement, la solitude.
Quand je l'ai recroisée, huit ans plus tard, ma petite E***, c'était à peine une ombre effilée de statue. Confinée dans une presque immobilité par sa fragiilité qui la faisait paraître cassante, par ce sous-poids qui avait gommé toute courbe, appuyant au Bic sur les courbes esquissées au fusain des années auparavant, jusqu'à en faire des sillons, et des coupures, elle avait toujours ce fin visage, long, aux yeux fiévreux, et quand j'ai plongé dedans, j'ai vu, moi, tout au bord, les coulures de cire qu'on pouvait pas voir. J'ai rien pu faire. Des fois on peut rien faire. Elle s'est gommée trait à trait, le Bic il a pas fait le poids, ça a pris du temps ça oui pour en venir à bout, mais elle y est arrivée. Je peux pas dire qu'elle aimait la vie, mais elle aurait aimé savoir le faire. Ca fait pas lourd, trente-cinq kilos, pour dix-huit balais, mais à porter comme souvenir ça fait tout pile le poids d'une petite tête, contre mon bras droit.
Par Hemipresente - Publié dans : Historiettes
Mardi 16 septembre 2008 2 16 /09 /2008 21:22

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Commentaires

J'en connais une qui au bout de neuf mois ( comme c'est bizarre !) et sortie de confinement en ayant atteint 42 kilos... Pourvu que ça dure ! se dit son entourage qu'elle fait, très honnêtement, chier depuis deux ans...
Commentaire n°1 posté par PPlemoqueur le 16/09/2008 à 22h22
PP > C'est tellement dur cette maladie. Putain de putain tellement dur.
Commentaire n°2 posté par Marie-Laetitia le 17/09/2008 à 09h07
Oui, c'est une vraie saleté, pernicieuse, lente et qui use autant l'entourage que l'intéressé(e). A la limite, il vaut mieux se coltiner un(e)vrai(e) junky, car l'addiction à une drogue se trouve, à un moment ou à un autre confrontée à la loi. L'anorexie qui est aussi une addiction, est une addiction "à rien" ... Elle reste légale... Comment sevrer quelqu'un dont le travail à plein temps consiste à se sevrer de rien... Le junky est toujours un peu honteux qui planque ses marques de seringues, l'anorexique contemple son corps dévasté. C'est dans cette contemplation que réside en partie la question...
Commentaire n°3 posté par PPlemoqueur le 17/09/2008 à 10h28
En partie oui, ou tout du moins au début. Il y a ensuite une phase pendant laquelle il voudrait se sevrer et ca lui est devenu impossible, il n'a plus pour ce corps fantomatique la meme fascination mais il s'est laissé déjà tellement aspirer par la terre que revenir en arriere est presque inaccessible. Et les dégats sur ces corps, mon dieu, meme après, meme quand il y a un après.
Commentaire n°4 posté par Marie-Laetitia le 17/09/2008 à 10h51
Quand on se sèvre de pleurer… on a quasiment déjà tout perdu ! Le reste n'est, malheureusement, que suite logique. Putain de barrage qui s'est cassé en une fois… il a tout ravagé, et on devrait interdire ça !
Commentaire n°5 posté par Réverbères le 17/09/2008 à 21h49

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