Bon allez, finie cette vilaine déprime qui faisait mine de se réinstaller chez vous depuis quelques semaines comme si elle
n'avait en fait jamais rendu les clés "oh tiens elle est toujours là cette vieille névrose ? et cette phobiiiiiiiie ah la la ça me rappelle des souveniiiiirs !! ce qu'on est bien chez toi,
t'as pas changé, peut-etre quelques kilos par ci par là ... " Non non non fillette (appelez votre dépression "fillette" c'est déjà lui montrer c'est qui Raoul ! et ça fait une partie du
boulot ! si si !) rêve pas ! Derechef (il est montré que la moitié au moins de la population ne connaît pas le sens exact du mot derechef ) vous prenez rendez-vous chez le doc et a va voir so
gueule la dépression !
Quand vous arrivez chez le doc à 18 h 45 pour 18 heures 15, joliment en retard donc - mais oui vous êtes morose mais toujours le sens de l'observation, ah ah ah - avec vos deux lardonnes sous le
bras - littéralement pour la grande que les cent cinquante mètres pédestrement parcourus depuis son école semblent avoir exténuée comme chaque soir depuis que vous lui avez expliqué que non,
pas question que vous mettiez son cartable sur votre dos alors que vous avez déjà à tractopeller la petite en poussette + son sac à elle + le poids de la poussette - eh oui le truc qu'on oublie
toujours dans les problèmes à pièges d'instit vicieux - + votre sac à vous et que elle, elle est jeune et musclée et qu'elle PEUT porter sur deux cents mètres son cartable - toutes les
places dans la salle d'attente sont occupées. A 70% par des vieux. Joie. Z'ont que ça à foutre de venir s'entasser aux heures de pointe, ici, au Prisu, dans les transports .... ils aiment faire
la queue ma parole c'est pas possible ???
Bon, point positif : vous n'etes pas la seule en retard, apparemment la secrétaire a bien chargé la mule et les retards cumulés depuis l'ouverture des consultations en début d'après-midi se
retrouvent tous mis bout à bout pour vous fusiller votre emploi du temps à vous, au cas où ske vous auriez encore eu un espoir de faire un truc à manger ce soir. Ca te sent la nouille chinoise
gonflable à plein nez, tiens.
Vous faites asseoir votre progéniture de mauvaise humeur sur les seuls sièges disponibles, les chaises pour enfants, en bois, non ne rêvez pas c'est pas une question de poids (c'est solide le
bois) c'est une question de largeur ... et osez tenter de vous dessaper un brin - punaise mais ils sont branchés en direct sur une source d'eau chaude là dedans ou quoi ? - avant que de
fournir aux deux prunelles de vos jours leur goûter. Erreeeeeuur ! Tandis qu'une vieille se lève pour suivre le kiné et que vous vous faufilez à sa place avec la poussette pardon madame, merc...
par..., merci beaucoup, la litanie des récriminations s'amorce.
"J'ai faim pourquoi tu nous donnes pas le goûter ?
- moi aussi z'ai faim maman.
- deux secondes, je peux me poser s'il te plait quand même ?
- .... (soupir agacé et moue boudeuse)
- pourquoi deux secondes ? "
Vous vous débattez dans l'espace très restreint où vous vous êtes glissée, manoeuvres rendues d'autant plus périlleuses qu'à terre un probable
moins--d'un-mètre a déballé deux stères de briques lego puis s'est barrée en consulte et sa mère l'a pas fait ranger - réflexion et observation faites c'est en fait le résultat de la crétivité
d'un golgoth agressif d'un bon mètre-cinquante à l'air buté qui terrorise sa petite mère format portugais bien tassé - vous regardez la pauvre femme avec compassion et empathie .... vous au
moins vous avez des filles, et elles sont pas encore assez grandes pour vous taper dessus ... Au bout de 2 minutes 12 de contorsions qui vous remettent en mémoire votre dernière tentative pour
rentrer dans votre pantalon en cuir (il a rejoint l'étagère purgatoire des "pour quand j'aurai reperdu du poids" paix à son âme) vous parvenez à vous extraire de votre double couche de vestes
cintrée de sac à main et à vous asseoir, suante, cheveux en bataille, rythme cardiaque affolé.
Un "Mamaaaaaan le goûteeeeer !" agacé vous tire de votre essoufflement ....
- ....(haan pouf haaaan pouffff haaaaan pouffff) oui deux minutes il est dans mon sac
- mais t'as déjà dit ça y'a deux minutes j'ai faim moi"
Le sac, le vôtre, est tout en bas du tas de fringues les leurs les vôtres et au sommet le cartable, tout ça entassé dans la poussette, hin hin.
Vous finissez par réussir à attribuer à chacune de vos filles son Candy'up et sa barre de céréales et savourez ces trente-huit secondes de silence.
La grognasse à côté de vous, âge incertain, carré blond cendré impeccable foulard Hermès et serre-tête, le genre qu'a sûrement jamais travaillé de sa vie et d'ailleurs même pas elle devrait
avoir le droit de venir chez le médecin après 18 heures, aux horaires des gens qui BOSSENT, lâche à sa voisine copiée collée mais foulard rouge "c'est terrible les ravages de la malbouffe
chez les enfants .... moi les miens pour le goûter c'est tartine de pain maison avec du beurre et du chocolat ! et ils adorent ça ! et puis ça coûte bien moins cher, vous vous rendez compte si on
les habitue tout petits comme ça aux produits manufacturés et bla et bla et bla".
Vous vous apprêtez à lui demander si elle baratte aussi elle-même son beurre à l'étable lorsque, fort à propos, son doc à elle vient la chercher.
Positivez : vous vous épargnez un léger pic d'hypertension! Eh même pas, vous tenez quatre secondes et demi puis vous vous mettez à fulminer de n'avoir pu tancer la bougresse.Parce
que ce qu'elle sait pas, cette conne, c'est que la tartine beurre chocolat, à l'étude, pour les "pauvres gosses dont les mamans se désintéressent au point de travailler à l'extérieur" y'a pas
plus marginalisant j'vous f'rais dire, et que déjà à six ans, être comme les autres ça confine parfois au sacerdoce. Et toc. Ah ah, z'y auriez dit si elle était restée hein !
Allez passez à autre chose, elle est partie la vilaine, bouh.
N'empêche ... cette histoire de mauvaises mamans qui travaillent et de bonnes mamans qui restent à la maison pour s'occuper de leurs enfants, nombreux et cocooner leur mari, terrassé par la
charge de travail, ça vous reprend ... Vous font marrer les gens ... Vous en rêveriez vous, par bouffées, de cette vie sans transports en commun, sans chef, sans réunions à la mords-moi le
mormon, des forums internet où on s'échange des recettes de crumble et de confiture de gratte-cul, des après-midi point de croix avec les copines du club de bridge ... une espèce de mélange entre
"maisons de famille" et "desperate housewives" que vous vous êtes fait dans votre tête. Sérieux, en housewife, vous, vous seriez une killeuse ! Genre "tu peux t'brosser Martine" voyez ?
Et là la déprime cette salope elle regagne des points, elle adore ça l'autoapitoiement ! Elle vous sussure habilement quelques horreurs sur les rythmes circadiens des enfants, les taux d'échec
scolaire fonction de la présence et l'absence parentales, l'obésité galopante ... Secouez-vous ! Relevez la tête. Là.
Vos filles ont fini de goûter. Elles devisent gaiement, la grande sur la chaise en bois que vous lui avez allouée, la petite est revenue s'asseoir dans la poussette qu'elle a débarrassée de son
contenu qui jonche le sol de la salle d'attente - tout le temps de votre rêverie grisâtre a été rudement bien employé dites donc. Machinalement vous ramassez les fringues et rattachez les sangles
de votre fille, et vous expliquez en requérant toute leur attention à vos deux adorables merveilles que ce soir c'est Maman qui va chez le docteur, et qu'elle doit lui parler seule à seule et que
donc vous leur faites confiance pour rester sagement dans la salle d'attente qui est tout près tout près vous voyez le cabinet du docteur il est juste là. Elles opinent du chef et jusqu'à votre
retour liront tranquillement les nombreux livres mis à disposition par votre prévoyant généraliste.
Vous êtes souriante. A l'extérieur. A l'intérieur la tique a mordu une veine porteuse et voir vos filles si délicieuses vous arrache des envies de larmes que vous contenez à grand'peine.
Lorsque vous entrez dans le cabinet du doc, un grand tout maigre avec un bon sourire, vous plaît bien celui-là tiens depuis le début, l'a pas encore dit trop de conneries, semble pas
condescendant .... les vannes pètent assez vite, serrage de louche "qu'est ce qui vous amène ?" et blouf une bombe à eau dans sa face. Ben en fait la routine quoi, la mauvaise pente, la
rechute probable, votre cheffe odieuse, la charge de travail insoutenable à faire depuis la rentrée le boulot de trois personnes sur un quatre-vingts pour cent, boulot que vous honnissez
d'ailleurs .... ce troisième bébé qui veut pas arriver alors que bon sang vous en avez tellement envie (bon en même temps ça fait deux semaines que vous essayez mais là tout de suite l'humeur est
au désespoir et ça vous paraît tout à fait approprié !), le chat qu'est pas en forme, le sommeil que plus jamais jamais vous ne retrouverez ça c'est sûr, ces sensations dans la tête le soir vous
devenez folle c'est ça ? et l'hypochondrie qui galope tagada tagada trop contente de retrouver son box presque intact.
Pfiou vous l'avez assommé le doc. Mais la preuve qu'il est chou, il vous pose encore des questions. Il vous donne le médoc qui vous avait bien réussi après votre DPP y'a deux ans et il vous somme
de revenir le voir dans un mois. Vous vous entendez répondre que non, merci pas d'arrêt de travail, tfaçon au retour le boulot c'est vous qui allez vous le fader alors à quoi bon retarder
l'échéance. Il comprend pas la perche "arrêtez-moi pour trois mois par pitié je serai en demi solde mais je m'en gratte je supporte plus aidez moi aidezmoi aidez moi" et vous repartez penaude en
essuyant vos yeux bouffis.
Et voilà, vous avez récupéré vos filles, votre rimmel qui fout l'camp c'est carrément pas l'dégel des amants et votre fille aînée le sourcil inquiet vous demande si la piqûre vous a fait si mal
que ça. Vous riez, non ça va passer ne t'en fais pas. Et vous lui faites un bisou sonore sur la joue. Allez, ce soir on dort et demain est un autre jour, sous antidépresseurs et de plus en plus
rose, on y croit.
Par Marie-Laetitia
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Publié dans : Booooof
Samedi 27 septembre 2008
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