Ayant enfin apuré ma dette de travail, je reviens à des horaires plus raisonnables. Je ne croise de ce fait plus les mêmes êtres, animaux ou humains, dans mes transhumances quotidiennes. Lorsque je referme doucement la porte du jardin le matin, le jour est déjà bien assis malgré la fraîcheur.

Il en est un, un humain, qui depuis lundi retient toute mon attention. C’est un homme grisonnant à l’âge incertain ; il ne change pas de tenue mais ses vêtements sont toujours propres et repassés, une chemise en coton bleu ciel et un pantalon gris souris en lainage un peu râpé. Il ne dégage pas d’odeur tranchante, tabac, alcool, savon, déodorant bon marché, ou sueur. Propre et soigné, mais des cheveux courts qui rebiquent dans le cou et se vrillent en boucles gênantes qui lui descendent sur le front ; des lunettes en plastique noir, modèle indatable, aux verres multiplement rayés ; il se chausse de baskets auxquelles même le cirage lustrant qu’il emploie ne parvient plus à redonner leur blancheur d’origine, d’il y a bien longtemps. Il prend le même autocar que moi.

Lorsque j’arrive à la station, toujours un peu en avance, il achève sa curieuse besogne. Matin après matin il déverse dans le conteneur à verre situé sur le parking de l’hypermarché voisin des dizaines de bouteilles vides qu’il convoie dans un cabas immense aux poignées renforcées, la fermeture à glissière tirée. Il les extirpe précautionneusement de leurs sacs en plastique individuels, de toutes tailles et toutes couleurs, et les glisse par la languette de guidage avec une grave lenteur, ne parvenant pas à atténuer dans ce geste prudent pourtant toujours répété le fracas de leur chute et du bris inévitable. Puis il replie un à un les sacs, les rassemble, les entasse. Je l’ai surpris ce matin à se saisir avec gourmandise, l’œil en coin, d’un sac qui dépassait d’une poubelle publique…

C’est curieux, les gens. C’est intéressant, même sans contact, juste leur vie qui transparaît dans leurs gestes.

Lui, c’est un chômeur qui cache son penchant pour la boisson à la personne qui partage sa vie. Les bouteilles qu’il vide seraient trop bruyantes clinquant les unes contre les autres dans son immense sac à vice, alors il les emballe une par une. Il se lève à l’aube ou bien il part juste après elle ? et il fait disparaître, loin de chez lui, les traces de sa journée d’oubli éthylique. Et cela jour après jour après jour...

Par Marie-Laetitia - Publié dans : Les gens
Mercredi 18 avril 2007 3 18 /04 /2007 13:28

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