Il y avait, quand j’étais enfant, à Choisy-le-Roi, un benêt sans âge dont on m’avait signalé très précocement la propension avérée à laisser bien ouverte sa fermeture à glissière. L’individu, blond-roux, un regard bleu et vide, le sourire aussi béant que son pantalon, avait été inquiété pour exhibitionnisme, murmurait-on.
Rétrospectivement, il me semble qu’il devait être sans doute un de ces débiles léger à moyen qui eussent en province occupé la place traditionnelle d’idiot du village. Par chez nous, il faisait fuir les enfants avertis et détourner le regard aux mères de famille.

Il était tenu sous bonne garde par les policiers sévères qui assuraient la permanence aux passages cloutés près de l’école. Peut-être était-il un peu buveur à l’occasion ? Il tanguait parfois dangereusement entre le mur et la chaussée, sur les trottoirs qui le ramenaient chez sa mère, rougeaud, barbarismes et mots incohérents s’égrenant sur son passage.

Nous l’avions croisé une fois en rentrant des courses, sage, tête baissée et bouche close, dans l’ombre d’une grande vieille femme au port altier dont il tenait le caddie comme un chien s’accroche à sa laisse, la contemplant pareillement de ses grands yeux mouillés, de temps à autre, à la dérobée. « Oui moman ». Là était le secret de ses vêtements vieillots mais bien propres malgré son évident désœuvrement et sa probable incompétence globale à toute activité manuelle ! Longtemps honteuse de ce grand idiot mal dégrossi qu’elle traînait derrière elle, elle avait pris son parti des ragots, et sortait avec lui en ville, toisant tous les regards lourds qui jalonnaient leur chemin, le défi en braise au fond des yeux. Il était, malgré tout, son fils, et elle nous l’imposait, voilà.

J’ai vu plusieurs fois des garçons un peu grands le courser sur les quais de la Seine , cailloux à la main, lorsqu’ils l'avaient surpris contre un mur. Il fuyait, la main contre son pantalon, finissant de se pisser sur les doigts et les chaussures, ahuri, réveillé en sursaut dans sa contemplation enfantine de l’écoulement de ses urines en rigoles s’assemblant puis se séparant à ses pieds, hypnotisé. Je ne savais s'il fallait le plaindre ou applaudir. C'est sans doute mon premier contact avec la pitié, effroyable sentiment.

Par Marie-Laetitia - Publié dans : Les gens
Mardi 24 avril 2007 2 24 /04 /2007 15:36

Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil

Commentaires

On avait dit que la campagne devait rester propre, Hemi, quoi... Bon, je sais c tentant de descendre l'adversaire! ;-)
Commentaire n°1 posté par Kiki le 24/04/2007 à 16h18
j'aime te lire...
Commentaire n°2 posté par BZHfamily le 25/04/2007 à 10h09

Calendrier

Septembre 2010
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30      
<< < > >>

Questions réactions & réponses

Rechercher

Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés