A SUIVRE : L'Arthur

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Cette nouvelle est présentée sous la forme d'un feuilleton. 
Sont déjà parus :
[Partie 1] [ Partie 2]

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Il est d’un autre siècle que le leur, d’une autre vérité.

Il a traversé, en près de cent ans, trois guerres, trois républiques, trois générations.

Il a vu naître et mourir des enfants ; il a pris femmes et porté leur deuil ; il a penché son visage perdant la rondeur de ses traits de jeunesse et ses cheveux épars, virant du roux au blanc, au-dessus de tant et tant de berceaux, contemplé tant de nouveaux-nés...

Il a vu se disperser à travers le monde les mille descendants qu’ont engendrés ses moult conquêtes, épouses officielles et officieuses.

La mort même pose sur lui un regard bienveillant : il a bien œuvré ! Beaucoup tué, beaucoup essaimé, tourné et retourné la terre. Lorsque son heure viendra elle lui sera douce ; elle le promet aux très vieilles gens que le sommeil effraie et dont on dit qu’elles se sont endormies pour ne plus se réveiller.

Camille, Gisèle, Louise, Léopoldine, Victoire, Marie, Antonia. La première connaissance que l’on perd de l’autre, c’est sa voix... Les accents, les mimiques, les tics de langage, sont de l’ordre des postures, ils sont appréhendés par plus d’un sens et leur souvenir perdure sans effort de longues années. Mais le timbre précis de la voix, ses raucités, son chuchotement, sont inscrits d’une seule encre à l’alcool, volatile, et s’estompent à peine la terre tassée au-dessus de ceux que l’on aime.  On n'a pas même le temps d'apprendre à parler d'eux à l'imparfait que déjà ils ne peuvent plus nous rejoindre en songe.

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[Partie 1] [ Partie 2]

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Par Marie-Laetitia
Mercredi 9 mai 2007

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Cette nouvelle est présentée sous la forme d'un feuilleton. 
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L'Arthur

On a beau jeu de se moquer des vieilles gens qui regardent passer la vie sur les bancs, à l’ombre des grands arbres, sur les places publiques, quand on est jeune et fringant. Ah c’est facile de railler l’inertie quand le mouvement ne fait pas mal, quand la lumière ne fait pas cligner des yeux dont se retire peu à peu tout fluide, comme de tout le corps qui se dessèche et s’amenuise !

Ils verront bien un jour, eux aussi, ce que c’est la fonte des muscles, l’oreille tendue aux chants des oiseaux qui se raréfient le matin, la langue qui clape avec dégoût sur  la soupe insipide qui cartonne la bouche, même faite maison, même avec les recettes d’avant. Les sensations se pastellisent, le monde s’estompe, sanguine sur laquelle on passe une main négligente. Des formes intactes subsistent et ça et là quelques détails que le doigt n’a pas effacés, mais l’ensemble se fond et s’entremêle dans une bouillie de couleur poussiéreuse.

 

Arthur Michelet pense à tout cela languissamment, sur son banc fétiche, dodelinant de la tête au rythme tout personnel que ses neurones malades impriment à ses muscles, chanson pour un être seul, castagnettes d’os craquants. Tout de même, avec ce beau soleil il profite - et se l’avoue, il n’a plus à se mentir à son âge - de cette nostalgie, la tourne et retourne en bouche, cela du moins conserve ses arômes et prend avec les ans des saveurs renouvelées.

De ce poste d’observation que nul ne songerait à lui disputer, qu’il a culotté à la forme de ses vieilles hanches décennie après décennie, pantalon après pantalon, sans préméditation mais sans faillir, qui a pris au contact fidèle de ces tissus râpés, neufs, râpés, cette douceur inimitable du bois de chêne jeune, il contemple sans fatigue tous les commerces de la place, les embrassant presque du regard. Le café qui déborde en terrasses inégales de part et d’autre de la fontaine, la pharmacie, la boulangerie, le tabac papèterie, le salon de coiffure. Depuis toutes ces années qu’il est assis là, il connaît son petit monde à la perfection, et l'on n'a plus que vaguement conscience de cette présence muette et immobile, pas plus encombrante qu’un saurien édenté en voie de momification, supposément sourde et aveugle. L'on a tort !

 

Il regarde et écoute de toute son âme, il sait leurs prénoms à tous, il a entendu une bonne partie de leurs histoires, publiques ou dissimulées, qu’il recoupe et fiche en souvenirs ordonnés, seul dépositaire du secret de consanguinités ignorées fruits d’embranchements familiaux que la mort des uns et des autres dans des villages voisins qui se dépeuplent a rendues insoupçonnables.

 

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Par Marie-Laetitia
Jeudi 3 mai 2007

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