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1996, université Paris 2. Licence en Droit.
Au gré des options, le profil du juriste se dessine déjà : futurs avocats, futurs managers, futurs DRH ... et puis ceux qui ne peuvent encore se résoudre à choisir entre droit privé, droit public, pénal ou social, les « sans futur » au fond. Bien sûr, je suis de ceux-là, ayant développé depuis ma première année une passion couronnée d'un certain succès pour les options inutiles, sans visée applicative directe (que ferons-nous donc demain de ces notions de « libertés publiques », « droit international public » «philosophie du droit » ?) merveilleuses matières, éthérées désincarnées, intellectuellement fascinantes mais dont on nous répète à l'envi qu'elles ne nous permettront guère de subsister.
Nous sommes une poignée à nous être orientés dans cette voie sans
issue, par incompréhension encore de notre dégoût naissant pour ces études autant que par amour des idées, des mots, ou du débat. De cette poignée de doux rêveurs, une pincée a poussé le
culte de l'inutile jusqu'à retenir en option supplémentaire, facultative, le TD « Histoire du Droit - II » ; est-ce le « II », qui sonne perfectionnement ou grosse production
américaine qui nous a attirés ?
Une brunette souriante à large bouche, pas vraiment du groupe, nous colle de temps à autre, elle détonne un peu avec sa frange et son sac Vuitton ... Je finis par
comprendre(1) qu'elle n'est pas vraiment désintéressée et qu'une collaboration avec nous pour préparer ses exams la brancherait assez, bon, je suis bien bonne, je l'invite à nous
rejoindre. Elle est assez typique de ces damoiselles que l'on croise sur les bancs de la dernière fac de France à élire régulièrement des représentants étudiants d'extrême droite, crâne rasé et
idées courtes, et pourtant je laisse la porte ouverte ... Pendant plusieurs semaines nous travaillons d'arrache-pied, chez moi, en bibli, à la fac ... Nous échangeons notes de cours et
pronostics de sujets de partiels, l'ambiance est studieuse, on bosse bien, on la délure un peu au passage, elle s'offusque souvent, ouvertement de nos gros mots, à mi-voix de nos
idéaux. Le temps passe. Le joli mois de mai arrive, le mois de nos anniversaires, nous envisageons en riant une fête conjointe, plaisanterie tant nous savons que nos amis sont différents.
Cependant ... Tout le monde semble gêné ce lundi matin en me croisant, les bonjour sont distants et les regards pas vraiment nets .... bon, j'ai dû faire une connerie, froisser
quelqu'un, cela m'arrive sans que j'en aie conscience parfois. Sans saluer personne, la clope au bec, mon ami Guillaume me rejoint et m'interpelle, furieux : "Tu te demandes bien pourquoi
tout le monde t'évite hein ? C'est ta chère copine, Sofia. Hier soir elle faisait une mégateuf figure-toi ; y'avait tout le TD ; j'y suis pas allé ; lorsqu'elle m'en a parlé elle m'a bien
précisé qu'il fallait pas que je t'en cause vu qu'elle t'inviterait pas" .... je suis estomaquée, à la fois parce que cette salope m'a snobée, et parce que tout le monde a suivi !
"Apparemment y'avait la moitié de la fac"
"Elle t'a dit pourquoi ?"
"Ouais : je cite texto hein je voudrais pas déformer, tu fais pas assez Assas".
Ouais ... comme je ne faisais "pas assez Henri IV" lorsque j'y étais lycéenne, rejoignant quotidiennement le coeur du VIème arrondissement du fond de ma banlieue rouge et m'esbaudissant
toujours de la beauté de ces murs où je ne me sentais pas à ma place ... comme je ne "fais pas assez" quoi que ce soit par calcul parce que cela demande trop d'énergie et que j'en
manque pour ce qui ne m'est pas essentiel.
Sur le coup ça m'a drôlement blessée, une belle blessure d'ego, de m'être fait embobiner à ce point par une saleté de petite bourge qui m'avait ponctionné l'intellect pour pas un rond pendant des
mois, pas un rond, pas une camaraderie, pas un commencement de respect, rien. Et une belle blessure d'estime sociale de soi. C'est une leçon qui s'apprend à coups de baffes dans la
tronche et de directs dans l'estomac. Il ne suffit pas de prétendre être au niveau, il faut avoir encore la bonne adresse, et la bonne lignée. On ne change pas de Classe comme
ça.
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(1) Oui j'ai la comprenette TRES lente
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