Un chemin sec que la voiture déchire à chaque passage dans des frôlements de buissons
immenses. Contre les vitres remontées, de longues lianes crochues alourdies de mûres sanglantes accompagnent une seconde ma progression, me retenant, me relâchant dans un spasme vers l’arrière,
refermant la béance un instant consentie. Les derniers centimètres sont un arrachement végétal, les feuilles déchiquetées volent, les parfums explosent en gerbes.
Je débouche, un peu exsangue, souffle court, échevelée, dans la cour blanche ; elle est toujours là. Elle est toujours là ! La maison
invisible, en contrebas de la route ; elle s’appuie sur un rideau de peupliers et de saules bordant la rivière presque morte, gargouillis ténu sur la pierraille mate de chaleur ; elle
ouvre ses portes et fenêtres sur une courette blanche semée de cailloux brun-rose, poudreuse, où s'aventurent aveugles les jeunes chênes en avant-poste des bosquets plus
denses, un peu plus près chaque année. Il faudra repousser l'envahissement de nouveau, bêche en main, front ruisselant, désarmer, désunir terre et racines, extirper, extraire, entasser, et
parfois au milieu une truffe naissante !
Entre les feuillages le regard s’oublie dans les lignes de fuite des parcelles au loin plantées de vignes, damier du vert tendre au vert foncé soulignant le relief léger des coteaux dont il épouse les formes comme un Vichy sur tes hanches.
Je t'ai cent fois vanté la beauté, le secret, le mystère silencieux de ma maison, son fronton de trois-quarts, fendu comme une figue chue et
rescellé, cicatrice de son grand âge, ses murs blancs vieillis aux pierres râpeuses, son toit décati que je ne peux me résoudre à refaire, et tu as enfin cédé, consenti, à nous rendre
visite.
Je lui parle.
Elle va te connaître.
Personne avant toi n'est venu jusqu'ici.
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