L'Affranchie


Non, on ne pouvait pas parler de véritable autisme,
il n'y avait pas aujourd'hui, il n'y avait pas eu dans l'enfance, ces signes évocateurs propres à cette famille de maladies que l'on englobe sous ce terme effrayant. Simplement cet isolement,  par elle voulu, pour ne pas faire subir aux autres cette empathie particulière qui combinait inexplicablement une perception suraigüe des émotions d'autrui et l'incapacité à mentir, fût-ce pour préserver, aider, consoler. Ce n'était ni de la bêtise ni de la méchanceté, cette forme particulière de franchise absolue, et ça prenait toute la place à présent, lui causant un tort considérable. Elle ne révérait pas la vérité, ni la sienne ni l'Autre, vouant massivement aux gémonies tous ces authentiques cruels qui sous couvert de dire le Vrai « toujours ! » vous balancent à la tronche leurs mauvaises rancœurs et leurs jalousies grossièrement déguisées. Mais elle, voilà, c’était venu doucement, mais aujourd’hui elle ne savait taire ses ressentis qu'en se taisant tout entière.

 
Dans son couple, comme mère, c'était une caractéristique lourdement handicapante. S'il est bon de savoir entre amants ne pas se mentir à outrance, la vérité toute nue n'est pas toujours bonne ni à dire ni à entendre et la systématiser ne peut conduire qu’à des impasses et des tombereaux de solitude. Son mari l’avait connue tout au long de l’évolution de son caractère, et s’était accoutumé à ce travers spécial, par amour, par tendresse, par confort. C’était parfois commode entre eux, elle se taisait, lui ne se risquait plus à lui poser ces questions auxquelles, au vrai, il connaissait les réelles et désagréables réponses.
Là où ses précédentes compagnes lui eussent menti, par amour, par souci de préserver un confort de vie périclitant, par habitude, elle, hélas, ne lui servirait que son authentique vérité, brute, rêche. Toute interrogation frontale ne pouvait s’attendre qu’à obtenir une réponse sincère, elle pouvait au mieux dire avec la plus grande douceur et des tournures alambiquées ce qui lui semblait le plus juste.
Ainsi, un temps évaporée, rieuse, pétillante, ne cacha-t-elle pas son penchant certain pour un jeune collègue, de même ne mentit-elle jamais sur ses rares orgasmes, et ne sut-elle s'esbaudir devant une tarte ratée. S’entendre énoncer sans coup férir ce qu’on aimerait se cacher à soi-même produisait sur le moral et l’estime de soi un effet de sape dont elle avait pleinement conscience, qui la navrait jusqu’au désespoir parfois.

Comme ce matin justement, où elle s'entendit répondre à son fils âgé de dix ans « non mon amour, tu n'es pas beau » « non, je pense que tu ne le seras jamais » ; mais pourquoi, pourquoi avait-il posé cette question, les larmes roulant sur ses joues, ne le savait-il pas ? Elle pouvait bien ensuite lui dire toute la douceur de son amour, toute la tendresse pour ses qualités et défauts … quelle absolue totale irréparable gifle ! Est-ce que rien ne serait plus comme avant, jamais ?

Tous ces petits mensonges familiers qui semblaient huiler partout les relations humaines lui étaient donc inaccessibles ? Comme la tissandière pour ses frères changés en cygnes, elle résolut dès lors de se taire absolument.
Plus une parole ne sortirait de sa bouche, jamais jamais jamais.

Ce soir, lorsqu'ils rentreraient, fatigués de leur journée et épuisés par avance de ne pouvoir se cacher un temps dans la protection réconfortante de l'amour inconditionnel de leur épouse et mère, elle leur ferait part de cette décision, puis s'enfermerait enfin dans le mutisme qui seul pourrait la sauver.
Par Marie-Laetitia - Publié dans : L'Affranchie
Vendredi 6 juin 2008 5 06 /06 /2008 11:26

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