Il avait fait beau quelques jours et puis la grisaille avait repris le dessus. Pourtant j'étais décidée à forcer la chance et je m'étais attelée à la lourde et ingrate tâche de déplier pour la nettoyer la grande piscine que je n'avais guère d'espoir pourtant d'utiliser cette année. Dans la toile, des recoins confortables et replis sombres s'étaient dessinés, grottes éphémères dans des plissements géologiques de fortune ; le temps et l'immobilité prolongée avaient fait s'installer là quantité de limaces et d'escargots que je récoltais et expulsais sans ménagement, les propulsant vers un ailleurs plus vert mais moins humide sans doute, loin. Je progressais pli par pli, méthodiquement. Quelle crasse accumulée en huit mois d'hiver ! La pluie charriant poussières et insectes morts avait mouillé et sali la toile jusqu'au plus profond, pas une niche sans occupant, pas une saillie sans salissure. Je dépliais et à chaque recoin exploré je me rejetais en arrière, luttant contre mon arachnophobie. L'inévitable, le hautement probable, arriva : je découvris enfin - c'est que je l'avais attendue ! une tégénaire aveugle tapie, immobile, éperdue de lumière. Etait-elle morte ? J'avançai une chaussure du bout de la main. Elle se mit en mouvement, sans but, ses huit paires d'yeux frappées de cécité par le soleil succédant à huit mois de ténèbres ne parvenaient pas à s'adapter. Je tentai de la chasser de la main, elle ne me vit pas. Et puis ... je ne comprends toujours pas ... et puis la pitié m'a prise de cette toute petite bête. Je me suis accroupie, j'ai tendu la main ... Elle l'a escaladée timidement, ses deux pattes avant palpant mes doigts tendus, prudemment, bientôt elle fut entièrement dans ma paume et s'immobilisa. Je l'imaginais froide et piquante, elle était tiède et douce, je la voulais agressive, elle demeurait immobile ; je ne poursuivis pas plus avant mon exploration de cette phobie qui me tient depuis que j'ai cinq ans, je la posai en dehors du liner, et la regardai quelques instants. Elle reprenait vie, sa vision s'accoutumant sans doute à la lueur qui l'avait aveuglée, et disparut entre les herbes trop hautes du jardin. Pourquoi cette fois, cette unique fois peut-être, la phobie a-t-elle été battue en brèche par la pitié, je ne sais pas ... Je ne comprends toujours pas. J'en ai recroisé depuis que j'ai écrasées sans ménagement, alors pourquoi celle-ci a-t-elle eu grâce à mes yeux ?
EDIT : si mon frère chéri me lit, c'était la main gauche, je ne te toucherai plus jamais avec, c'est entendu.
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