En douceur

T-g-naire-domestique[1]  

 

Il avait fait beau quelques jours et puis la grisaille avait repris le dessus. Pourtant j'étais décidée à forcer la chance et je m'étais attelée à la lourde et ingrate tâche de déplier pour la nettoyer la grande piscine que je n'avais guère d'espoir pourtant d'utiliser cette année. Dans la toile, des recoins confortables et replis sombres s'étaient dessinés, grottes éphémères dans des plissements géologiques de fortune ; le temps et l'immobilité prolongée avaient fait s'installer là quantité de limaces et d'escargots que je récoltais et expulsais sans ménagement, les propulsant vers un ailleurs plus vert mais moins humide sans doute, loin. Je progressais pli par pli, méthodiquement. Quelle crasse accumulée en huit mois d'hiver ! La pluie charriant poussières et insectes morts avait mouillé et sali la toile jusqu'au plus profond, pas une niche sans occupant, pas une saillie sans salissure. Je dépliais et à chaque recoin exploré je me rejetais en arrière, luttant contre mon arachnophobie. L'inévitable, le hautement probable, arriva : je découvris enfin - c'est que je l'avais attendue ! une tégénaire aveugle tapie, immobile, éperdue de lumière. Etait-elle morte ? J'avançai une chaussure du bout de la main. Elle se mit en mouvement, sans but, ses huit paires d'yeux frappées de cécité par le soleil succédant à huit mois de ténèbres ne parvenaient pas à s'adapter. Je tentai de la chasser de la main, elle ne me vit pas. Et puis ... je ne comprends toujours pas ... et puis la pitié m'a prise de cette toute petite bête. Je me suis accroupie, j'ai tendu la main ... Elle l'a escaladée timidement, ses deux pattes avant palpant mes doigts tendus, prudemment, bientôt elle fut entièrement dans ma paume et s'immobilisa. Je l'imaginais froide et piquante, elle était tiède et douce, je la voulais agressive, elle demeurait immobile ; je ne poursuivis pas plus avant mon exploration de cette phobie qui me tient depuis que j'ai cinq ans, je la posai en dehors du liner, et la regardai quelques instants. Elle reprenait vie, sa vision s'accoutumant sans doute à la lueur qui l'avait aveuglée, et disparut entre les herbes trop hautes du jardin. Pourquoi cette fois, cette unique fois peut-être, la phobie a-t-elle été battue en brèche par la pitié, je ne sais pas ... Je ne comprends toujours pas. J'en ai recroisé depuis que j'ai écrasées sans ménagement, alors pourquoi celle-ci a-t-elle eu grâce à mes yeux ?

 

EDIT : si mon frère chéri me lit, c'était la main gauche, je ne te toucherai plus jamais avec, c'est entendu.

Par Mariléti - Publié dans : En douceur
Dimanche 10 juillet 2011 7 10 /07 /Juil /2011 14:14

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  Grand Mamie

 

On croit que les vieux sont tous des livres fermés et qu’il suffit d’en effleurer la couverture pour les voir s’ouvrir et nous donner accès à tous leurs souvenirs. C’est bien plus compliqué que ça …

« Alors Mamie, tu me racontes comment c’était quand tu étais petite ?
-    Qu’est ce que tu veux que je te raconte ma chatte ?
-    Eh bien commence par me dire comment c’était l’école ?
-    Oh je n’y suis pas beaucoup allée tu sais.
-    Tu as commencé à quel âge ?
-    En fait j’avais neuf ans.
-    Et tes frères et sœurs ?
-    Mes sœurs aînées n’y sont pas allées du tout. En fait j’ai été la première fille à y aller. Tu sais à l’époque on n’envoyait à l’école que les garçons. Mes frères oui, eux ils y sont allés et ils ont bien réussi : tiens ils ont été tous les trois fonctionnaires c’est te dire !
-    (sourire) Alors ta sœur aînée elle a appris à lire comment ?
-    Eh bien elle n’a jamais su.
-    Comment vous y alliez à l’école ? C’était loin ?
-    Eh bien tu sais on n’habitait pas à la ferme pendant la semaine, on habitait en ville, on avait un appartement, c’était une assez grande ville pour l’Algérie, on allait à l’école à pied.
-    Et vous étiez sous la responsabilité de qui ?
-    C’est ma sœur Antoinette qui s’occupait de nous.
-    Elle avait combien d’années de plus que toi ?
-    Oh je ne sais plus … Elle était l’aînée et moi la … un, deux, trois, quatrième. Comme on est nés tous à deux ans d’écart elle devait avoir sept ou huit ans de plus que moi.
-    Et elle vous avait tous en charge ? C’était la petite maman ?
-    Oui c’est ça. C’était une deuxième maman.
-    Bon alors tu es allée combien de temps à l’école toi ?
-    Eh bien j’étais la première fille à y aller. J’ai commencé à neuf ans, et puis j’ai eu le typhus, alors je n’ai plus pu y aller.
-    Tu as mis combien de temps à te remettre sur pied ?
-    Oh la la ça a été long. Ca a dû mettre au moins un an. JE ne tenais pas debout pendant des mois. Je faisais de la décalcification : mes urines tournaient.
-    Tournaient ? Je ne savais même pas que ça existait.
-    On me mettait dans la cour de la ferme dans une chaise longue, à l’ombre parce que je n’avais même pas la force de me déplacer. On me portait. »

Elle était toute contente de me raconter un peu tout, mais pour accéder aux détails il faudra que je creuse patiemment.  Il y a de la matière sur quatre-vingt-seize ans : vie à la ferme, vie à la ville, quelques années de travail précoce, un procès, et puis le mariage, la deuxième guerre mondiale, les enfants, la guerre d’Algérie, le rapatriement, la nouvelle vie en France … 

Par Mariléti - Publié dans : En douceur
Jeudi 7 juillet 2011 4 07 /07 /Juil /2011 14:30

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« - Et moi maman, pourquoi je n’suis pas mon nez ?
- Ca t’arrive mon cœur.
- Quand ? »


Lorsque tu passes tout près de la lavande qui déborde sur l’allée et que ton épaule menue s’y frotte, faisant presque apparaître un nuage de son parfum piquant et mauve aussi impalpable et pourtant perceptible et présent qu’un génie sortant de sa lampe, lorsque le regard et les narines attirés par le massif, tu tournes la tête, tout enivrée, et ne peux retenir ta main qui caresse les fleurs naissantes et les bourgeons… tu suis ton nez. 

Lorsque tu débaroules, le sourcil haut et l’air de ne pas y toucher, dans la cuisine close à l’atmosphère un peu confinée d’où montent à ta chambre malgré la hotte les effluves de compote bloubloutant à fond de casserole, que tu tires ton petit tabouret sous le bar pour te hisser à bonne hauteur et contempler ce qui se mijote, sans mot dire, tes yeux qui pétillent d’impatience et de fringale contenue quémandant la cuillère en bois que je vais bientôt te tendre, soufflant bien fort dessus, la main gauche placée en coupe prête à recueillir la précieuse goutte des gourmandes qui ne manquera pas de choir … tu suis ton nez. 

Lorsque tu plonges les doigts et la bouche en bisou dans les poils de ventre du chat abandonné pattes en l’air dans cette position torsadée qu’il affectionne, sa bedaine grassouillette chauffée par le rai de soleil qu’il envahit laissant apparaître ça et là dans la fourrure noire moins dense et duveteuse les tétounes inutiles de mâle dans des touffes blanches, que tu t’étourdis de son ronronnement conquis et t’en relèves l’œil mi-clos, le sourire bienheureux en t’exclamant « il sent le nounours ! » … tu suis ton nez.




Par Marie-Laetitia - Publié dans : En douceur
Mardi 1 mars 2011 2 01 /03 /Mars /2011 14:42

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Elles sont à table, la petite table réservée, guéridon en marbre blanc veiné de gris qui les accueille au petit déjeuner et sur lequel certains soirs nous les faisons dîner lorsque nous sommes trop fatigués, trop las, pour avoir faim. Elles aiment cet espace qui n'est qu'à elles, et ce moment partagé, et si les repas familiaux à "la grande table" sont tout aussi appréciés, je sais que ces dînettes entre soeurs les ravissent. Elles s'attablent avec appétit, s'enquièrent de la composition du repas, s'installent sur leurs chaises bien hautes, elles devisent gaiement, la grande raconte sa journée et la petite essaie de temps en temps de placer un mot lorsque sa soeur reprend son souffle ... Je garnis les assiettes. Elles sont diversement accueillies et selon le menu je sais que je devrai parfois rester tout près pour stimuler, encourager, inciter, sans forcer mais pour pallier l'étourderie qui souvent les saisit, dans le feu de la conversation si le repas proposé n'est pas tout à fait au goût de leur gourmandise. La grande parle, parle, parle ... Les heures d'école sont déroulées en mots, nous apprenons dans cette volubile exubérance développée pour sa seule petite soeur tous les petits ou grands événements de sa journée : disputes, jeux, chutes, amours nouvelles et amours perdues, punitions, faits d'armes ... La petite, en adoration, n'en oublie pas pour autant de regarnir régulièrement sa fourchette., et bien vite son assiette est vide. Concentrée, tendue vers son aînée qui bavarde entre deux bouchées, elle tortille paisiblement ses petits pieds, que le plus souvent elle n'a pas trouvé le temps de chausser ; elle les monte, contre un mollet, les tourne et retourne, caresse l'un contre l'autre, les redescend, croise enfin ceux de sa soeur. L'aînée tout absorbée dans son discours haletant, laisse à son tour palpiter son excitation et son enthousiasme, et au bout de sa jambe jamais en repos, ses orteils rencontrent ceux de sa cadette. Les petons qui se sont trouvés s'unissent l'un à l'autre, s'appuient, se palpent, s'entrecroisent, machinalement, pour finalement ne plus bouger. "Je suis là, tu es là". Pendant quelques minutes, se retrouver, se raconter, être bien ensemble, presque seules au monde, paisibles, entourées, aimées, seules à elles-mêmes, pour quelques instants encore.
Voilà, l'assiette est terminée, les jambes se délient, le fromage sur une belle tranche de pain, puis le fruit. Vives, rieuses, elles quittent la table en fuyant mes bras qui s'avancent, menaçants, haut par-dessus ma tête, doigts bien écartés, pour les cueillir et les chatouiller jusqu'à plus soif, volée de piafs hurlants éparpillée devant mes pas. 

Par Marie-Laetitia - Publié dans : En douceur
Dimanche 5 décembre 2010 7 05 /12 /Déc /2010 06:21

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Il y a quelques jours j'ai rendu visite à ma grand-mère, qui a récemment été opérée et a tant épaté les médecins par sa vigueur et sa capacité de cicatrisation. C'est qu'à quatre-vingt-quatorze ans et demi - et le demi, croyez-moi qu'à ces âges-là, ça compte autant qu'au tout début de sa vie quand on commence à peine à compter les années - elle en remontrerait à bien des plus jeunes, et qu'il a fallu à l'équipe soignante trois confirmations pour croire à l'exactitude de sa date de naissance. J'ai de bons gènes !

On a causé de tout et rien, elle écoutant avec patience, moi parlant haut et le plus distinctement possble, entre deux nuées de baisers de ses arrière-petites-filles fascinées par sa douce voix cassée et ses cheveux intensément blancs, câlines et précautionneuses comme avec un très fragile nourrisson. Elles s'abreuvent les unes à l'amour de l'autre et s'en nourrissent, et je me réjouis de voir grandir cet attachement tendre qui laissera des traces toute une vie.

Je lui ai raconté les derniers palpitants épisodes de ma petite existence, enjolivant parfois ici, lissant un peu là les faux-plis de la chance : elle "fait de la tension" alors nous lui épargnons autant que faire se peut les inquiétudes supplémentaires, sans pour autant la laisser s'enfermer dans cet égocentrisme jaloux de ses propres petits maux que développent parfois les très vieilles gens. Je lui narrai donc les turpitudes de santé de mon vieux chat, ce qui l'intéressa fort : elle n'en a jamais eu elle-même mais s'est rapidement attachée à celui de ma tante chez qui elle vit, je passai donc par le détail ses petits problèmes qui se sont révélés passagers et les peurs que j'en ai conçu, et puis ses habitudes de vieux garçon et ses qualités et défauts, sa singulière maladresse, nonchalance ou indifférence, qui la firent rire, puis curieuse s'enquérir :
- "Mais, dis-moi : quel âge a-t-il ton chat ?"
Il a quinze ans, mais je sais que pour qui n'a pas vécu avec un animal ça ne signifie pas grand chose, et je lui répondis donc :
-"Eh bien en âge de chat il est aussi vieux que toi"

Je ne pus réprimer un immense et rayonnant éclat de rire, dans lequel elle me suivit
à s'en faire pleurer après une demi-seconde de réflexion, lorsque, yeux écarquillés, bouche muette arrondie dans un "O" elle secoua la main gauche dans un geste éloquent, un "Fffffffiuuuu, tant que ça !" qui lui vint du fond du coeur.

A quel âge a-t-elle cessé de vieillir, en dedans ?
Par Marie-Laetitia - Publié dans : En douceur
Dimanche 5 juillet 2009 7 05 /07 /Juil /2009 15:16

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"Maman on en fait encore ?

- quoi donc ma puce ?
- des corations de Nowel
- des Décorations tu veux dire ?
- oui, t'aider corations, on en fait encore hein ?"

Eh voui. J'avoue... Toute honte bue ... J'avions remis ça... Là, pendant les vacances de Toussaint et chaque soir depuis la rentrée, on se lève, on goûte, on dîne, dans la patassel.

Ca devrait pas se dire que ça fait une semaine qu'on est dessus, mais entre le fait que j'ai bêtement essayé de réutiliser ma farine de blé noir qu'est pas panifiable, qui donc cuit pas, puis craquèle, puis, cette puterie, fait péter la première couche de peinture,  rapport qu'elle m'encombrait le placard pour rien depuis des mois vu qu'on n'en fait jamais des grapiots parce que les lardonnes aiment pas... BREF ... entre ça et : les pauses siestales de la cadette qui a enfin trouvé le mode d'emploi (je sais maintenant que Dieu existe !!) de la grassemat', ET l'incompétence congénitale de ma progéniture à concevoir autre chose que des escargots dans toute espèce de matière malléable (je vous assure : même leurs cacas sont à l'italienne), ça avance disons, sobrement, lentement.
Et pi après, quand c'est modelé, on laisse sécher. Douze heures.
Après on cuit, comment elle dit la recette déjà ? ah oui "entre 60 et 110 degrés plus ou moins longtemps selon l'épaisseur des pièces" démerde-toi avec ça. En pratique ça veut dire : huit heures pour un mini bonhomme de neige de cinq centimètres de haut. Oui mon amie. Si t'avais peur de pas aider EDF à redresser la barre cet hiver, fais de la patassel ! 
Après, quand c'est cuit et froid (j'ai dit on ne touche pas c'est encore chaud !!) on peint. Mamma mia ... J'ai deux modèles à la maison, le grand modèle vite lassé qui oublie toujours un coin en route, peste qu'on lui a piqué SA couleur et SON pinceau, et fait tomber du coude le pot de rouge sur le carrelage blanc que j'ai lavé la veille, et le petit modèle ravie au sourire aux oreilles, qui inonde tellement ses pièces de gouache qu'elles dégoulinent longuement, en grosse gouttes paresseuses, sur la table, sur sa main, dans sa manche "ELSAAAAAA CA GOOOOUUUUUTTE LA !!!!" "Ah ? Bon ?" et en soulevant bien haut la main qui tient le pinceau pour regarder son coude elle s'en colle immanquablement partout dans les cheveux tandis qu'elle appuie son autre coude dans une vaste tache déjà multicolore ...

Et puis après, monopole parental : on vernit. Et alors là, miracle ! Le terne et moche devient brillant et poli, les petits défauts disparaissent et tout rutile. On se penche à trois têtes au-dessus de nos oeuvres, on se fait de grands sourires et on passe le doigt, précautionneusement, sur le lissé d'un ventre rond et les petites ailes d'un angelot, mais voui tout est bien sec et clinquant, prêt pour l'arbre de nowel. On est fières et les puces retournent à leurs occupations.  Y'a plus qu'une demi journée de nettoyage pour récupérer le coin salle à manger.

"Maman t'es zentille de moi ? demande la petite une main autour de mon cou
- oui mon coeur, on a bien travaillé hein ?
- oh oui surtout moi ! ... et surtout Elsa et surtout maman !" ajoute la grande toujours un peu trop pressée de dire quelque chose, n'importe quoi, pourvu qu'elle occupe l'espace sonore, puis toujours trop soucieuse de rattraper les petites maladresses qui, nécessairement dans cette précipitation, lui échappent encore.

J'ai bien un peu insisté pour que l'homme participe et nous gratifie d'une sienne création mais lorsqu'il a vu qu'en matière d'escargots de Noël on était déjà bien servies, il a lâchement jeté l'épongue ! C'est dommage, je le souligne : j'ai souvenir d'un fort beau modèle de panda de pictionary qui, passé en 3D, nous aurait sûrement enchantées quelques belles années ... Non vraiment, c'est dommage.

Par Marie-Laetitia - Publié dans : En douceur
Samedi 8 novembre 2008 6 08 /11 /Nov /2008 23:06

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Avishai Cohen - Remembering
Par Hemipresente - Publié dans : En douceur
Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 12:08

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