Petit jour. On se tasse dans son
siège. Il est trop tôt pour les foules et les odeurs denses. Pourtant, d'année en année l'heure "de pointe" avance, et la masse des travailleurs se compacte, il est parfois impossible de
trouver à s'insinuer entre deux voyageurs et les gros, les femmes enceintes, les encombrés de paquets, sont silencieusement conspués. Misère. Ici vivent les plus pauvres de ceux qui parviennent
tout de même encore à se loger. Si l'on pousse un peu plus loin sur la ligne, la banlieue se fait plus cossue, les espaces verts plus riants, l'habitat plus clairsemé, tout au bout on traverse
même encore des espaces agricoles.
L'été décline, le jour ne se lèvera paresseusement que dans plusieurs
heures.
Il reste ça et là des places vides, que les voyageurs iront occuper en
respectant immuablement les règles de remplissage dictées par le respect de la bulle de chacun, le plus loin possible de l'autre : sont recherchés d'abord les espaces totalement vides de quatre
ou cinq sièges, la sélection se fait en une fraction du seconde d'un regard circulaire mécanique et entraîné, par le premier voyageur qui se hisse à l'arrêt suivant, puis si tous sont
occupés les rangées de sièges encore vacantes, enfin lorsque dans chacune un Autre a pris place, on tente comme faire se peut de laisser entre l'Autre et soi au moins l'espace suffisant pour ne
point se frôler ; on jauge dans l'instant la propreté douteuse d'icelui, le chewing-gum de cette petite, le baladeur hystérique de tel autre, les jambes interminables insectiformes de ce géant
paisible de quinze ans à l'étroit dans le wagon d'un autre âge .... On se supporte.
A cinq heures la population est tranquillement ouvrieuse, chacun se terre
dans son morceau affiché de chez-soi : journal, livre, musique discrète, certains qui viennent de bien avant et descendront bien après parviennent à prolonger un peu la nuit trop tôt
interrompue. Sommeil privilège des "terminus" qui ne craignent pas de laisser passer l'arrêt !
Semi-direct. Un bon quart d'heure avant la prochaine station. On se prend à
rêver, dans le ronronnement qui s'installe, dans ce rythme enfin plein et régulier, qu'on n'ira pas aujourd'hui là où l'on nous attend, qu'au bout des voies aujourd'hui ce sera la mer,
l'étranger, un ailleurs plus beau, de l'inconnu ... L'esprit divague, bercé. Parfois au passage d'un aiguillage les lumières un instant clignotent puis s'éteignent, défectuosité infime dans le
programme immuable qui se déroule, accueillie avec un fin sourire. Alors que le train commence déjà d'amorcer son freinage en prévision de l'arrêt, et que le rêve esquissé s'efface, un Corail
en gain de vitesse entre dans mon champ de vision, très lentement ses wagons défilent, gagnent du terrain ; je guette le pannonceau : "Paris-Austerlitz / Rome" ! Les passagers s'installent,
leurs manières me semblent plus soignées, leurs habits plus précieux que les nôtres, ils devisent gaiement ici, somnolent ailleurs, à ma hauteur constamment un contrôleur remonte le train,
passe une porte, contourne un rêveur contemplatif du paysage et de nous, un petit signe de main ... ; et puis voilà, nous ralentissons, le Grandes lignes poursuit,
s'éloigne.
Je m'étire un peu, délassant mon esprit plus que mes membres, je me lève ....
La mer au bout du quai, sûrement, attendra un autre jour.
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