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Grenouille inoffensive. Rien à voir avec les affreux dendrobates
de Marie Rennard. Juste une petite rainette entre deux touffes d'herbe. Elle était d'un vert coeur-de-tige saisissant, si bien camouflée qu'il a fallu que mon oeil tombe très exactement
sur cette tache ronde de vert parfait que formait son dos minuscule pour l'apercevoir. Elle n'a pas même tenté de s'enfuir lorsque mes mains l'ont entourée : c'est impossible voyons je suis
invisible. Je l'ai montrée à une Mathilde hésitant entre curiosité bienveillante et frayeur dégoûtée "ooooh une grônouille !" . "Il pleut i mouille c'est la fête à la
grônouille".
Ses cils délicats dérobent à mon regard ses yeux en amande, qu'elle dirige, par en dessous, vers son père, en quête d'une approbation bien peu probable. Elle penche un peu la tête vers la gauche, arbore son plus merveilleux sourire, amène sa main droite jusqu'à sa joue, y pose son index, main presque repliée, et dans cette pose éclate de rire. Qui peut résister ? Je regarde ma fille, je me dédouble, mère éducatrice qui ne cèdera pas à son caprice d'un côté, mère adoratrice émerveillée par sa grâce et sa féminité de l'autre. "Non Mathilde. J'ai dit non, et papa ne dira rien d'autre. C'est non. Tu files dans ta chambre". La moue séductrice persiste un quart de seconde, puis cède la place à un effondrement du visage : elle retrouve ses deux ans et l'intensité des sentiments, le caractère printanier où les orages succèdent sans préambule aux plus belles éclaircies, elle pleure, presque sincère et pourtant emballée par la beauté des larmes. Bientôt elle pleurera comme je l'ai fait en se contemplant dans son miroir, émerveillée par le pouvoir d'un oeil embué. Elle grandit. Elle connaît les limites de son corps, elle apprécie son pouvoir de séduction, son pouvoir de persuasion, par les mots, au delà des mots. Cette petite fille est ma fille, c'est ce même petit être qui poussait en moi il y a quelques mois, qui talonnait mon estomac de ruades énergiques le soir ... Epatant ! L'émerveillement guide mon regard autant que l'amour et la nécessité de lui définir des bornes. Sans l'approuver, je comprends que certains parents puissent céder à cette facilité, à cette tentation de "laisser pousser libres" leurs enfants, sans interdits, sans contraintes : il est si enivrant de les considérer comme parfaits, dotés d'une capacité universelle, héritée, instinctive, à se construire par eux-mêmes. Enivrant et donc faux, bien sûr. Pourtant il est si plaisant de la regarder faire, à la dérobée, causer à ses peluches, les admonester comme je peux le faire, les câliner comme je peux le faire, leur raconter les histoires qu'elle connaît par coeur, se complaire quelques minutes à ne pas interférer. La porte entrebaillée a grincé, elle lève ses yeux aux cils interminables, d'une douceur implacable, une question dans leur lumière, m'aperçoit et me sourit. Je souris à mon tour et me retire.
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