Pseudo analyses

e suis maman pour la deuxieme fois depuis le mois de février. En bonne trentenaire, je me documente et me distrais souvent sur internet, où je participe à plusieurs forums rassemblant des jeunes mamans ayant des enfants nés à la même période que les miens. Ces lieux d'échange sont un creuset des modes et des tendances de la maman moderne et un lieu d'observation privilégié.

Après une génération de femmes qui s'est battue pour la disparition des contraintes, qui a gagné le droit de choisir le nombre et le moment de ses maternités, le droit de travailler et d'être juridiquement responsable de soi, l'égalité au moins théorique avec le sexe masculin, la génération montante affiche haut et fort sa volonté d'un retour en arrière tout à fait terrifiant.

Au nom d'un maternage "naturel" elles s'imposent un ensemble de contraintes si fortes qu'elles se créent, ipso facto, la nécessité quasi impérieuse d'un maintien au foyer. Certaines ont, certes, vécu avec difficulté une petite enfance auprès d'une maman carriériste, mais si l'on creuse, le mouvement que je vois se mettre en place autour de moi est profond et pas seulement le fait de quelques illuminées et/ou enfants mal aimées. En réaction aux années Sardou ("femmes des années 80" à la fois hyperféminines, sexuellement agressives, professionnellement hypercompétentes, wonderwomen terrifiantes), la jeune maman de l'an 2000 se veut extrêmement protectrice, documentée, écologiquement responsable, patiente et douce, maternante, développant avant tout la confiance en soi de son bébé, sacrifiant à son petit tout ce qui jusqu'à cette naissance fondait son bien-être et son épanouissement, puisqu'il n'est pas de plus grand bonheur que la maternité. 

Voici les préceptes directeurs de cette secte qui fait chaque jour plus d'adeptes, et de victimes, je vous expliquerai pour quelle raison par la suite :
- allaiter au moins un an
- allaiter à la demande

- porter son bébé en écharpe
- ne jamais laisser pleurer son bébé
- pratique le cododo
- visiter un ostéopathe au moindre trouble
- recourir autant que possible à l'homéopathie
- nettoyer les fesses avec du liniment
- utiliser des couches lavables
- ne pas recourir à la sucette
- utiliser des produits ménagers bio
- préparer soi-même les repas de son bébé
- ne jamais crier ou donner une tape à son enfant
- ...

Chacun de ces préceptes pris individuellement est totalement inattaquable. Allaiter est à l'évidence la meilleure manière de protéger son bébé, de créer un lien fort avec lui dès les premiers instants, etc etc. Allaiter à la demande est indispensable pour mettre en place une lactation efficace. Porter son bébé en écharpe lui donne un sentiment de sécurité et le calme toujours... etc. Pris dans leur globalité, ces règles de vie politiquement correctes, distillées à longueur de forums et contre lesquelles il est impossible de s'insurger, voire d'émettre tout simplement un avis dubitatif, créent pour ces femmes un univers domestique fort loin du plaisir de la maternité mais très proche de l'esclavage. Quelle culpabilité on fait peser sur celle qui, pour des raisons qui lui sont propres et devraient le rester, ne souhaite pas allaiter ? osera-t-elle même dire qu'elle ne souhaite pas, ne prétendra-t-elle pas ne pas pouvoir ? C'est insoutenable pour bien des femmes, celles qui résistent sont déifiées, celles qui craquent bien sûr sont soutenues et encouragées, elles aussi peuvent y arriver, et il le faut puisque telle est la Vérité...

Quelle est la place du père dans ce monde matriarcal bébécentré ? Nulle. Qu'en disent les hommes de ces femme-mères toutes puissantes ? Du bien, du bien, encore du bien, comment faire autrement ? Critiquer leur épouse totalement investie dans son rôle de mère est impensable. Parfois, un petit bémol, lorsque la fréquence des rapports sexuels diminue ... une femme surinvestie dans son rôle de mère laisse peu de place à sa libido. Et pourtant, dans ce rôle là également, il faut viser l'excellence, être une épouse-amante en plus d'être une femme-mère-parfaite. Tenir son mari, son foyer, ses enfants, porter à bout de bras le monde qu'on s'est construit.

Je regarde tout cela en marge, dans mon monde à moi, par le biais, effrayée par le recul constant des droits des femmes, par le sourire béat des hommes qui voient leurs épouses retourner toutes seules trente ans, quarante ans, cinquante ans en arrière, comme si le retour prôné au naturel imposait un retour à une société où la place des femmes est à la maison. Comment faire comprendre à ces jeunes femmes qu'elles vont en pâtir, non seulement dans leur vie professionnelle et leur couple, mais également en tant que maman ? qu'elles courent le risque de construire des petits machos qui reconduiront un modèle social périmé et des petites ménagères soumises ? qu'elles peuvent également être dans vingt ans méprisées par ces enfants pour qui elles auront tout abandonné d'elles-mêmes et dont elles attendront, en retour, une reconnaissance qu'ils seront bien incapables de leur offrir sans se sentir étouffés ?

Suis-je la seule à avoir peur ?

Par Hemipresente - Publié dans : Pseudo analyses
Samedi 8 juillet 2006 6 08 /07 /Juil /2006 09:24

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La nuit tombe sur le quartier. Au loin la mer est calme. La ville n’a pas tremblé aujourd’hui, aucune explosion n’est venue troubler son agitation coutumière, on aurait pu croire que tout était redevenu normal, on aurait pu jouer à faire semblant d’oublier les troubles récents, les morts, la division de la population en factions ennemies. Mais depuis une heure déjà le couvre-feu a fermé les paupières et ravivé les rancoeurs à toutes les fenêtres des colons.
Les trois filles sont rentrées entières aujourd’hui encore, et la mère remercie son Dieu, en serrant si fort son crucifix que ses articulations en blanchissent. Agenouillée, la tête baissée, elle joint à ses remerciements une demande, une prière muette, qui s'échappe de chaque fibre de son corps, une prière pour ce pays qui est le sien depuis toujours, parce que sa mère y est née, que son père et ses frères y sont morts. Elle n'essuie aucune larme sur sa joue : depuis quelques jours elle ne pleure plus. Elle se relève simplement, et porte son regard vers l'horizon sans lumière.
Les filles sont rassemblées dans la salle à manger, elles attendent. Chacune a posé devant elle une casserole et une cuillère en bois. Leur père, silencieux, l'orgueil illuminant ses yeux bruns, ouvre les battants de la fenêtre, repousse les persiennes. La mélopée grave, scandée des quatre coins de la ville, monte, enfle, gonfle, s’insinue dans la maison. Le temps d’attraper le mouvement, de se mettre au pas, et les filles se mettent à frapper en cadence : UN-DEUX-TROIS ... UN ... DEUX ! .... UN-DEUX-TROIS ... UN ... DEUX ! percussion aux mille, aux dix mille voix. Ma mère a neuf ans. Elle tape, fort, depuis une demi-heure déjà. Les sifflets résonnent, au loin, une explosion a retenti à l’autre bout de la ville, les sirènes des secours, des policiers, des gendarmes, se répondent de loin en loin, se rejoignent, puis s’éloignent de nouveau. Insoucieuse de ces tapages, la rumeur s'amplifie. Elle tape et se sent tout entière happée par ce rythme qui scande les mots dérisoires de l'Histoire qui se noue ici, dans le sang déjà : AL-GE-RIE FRAN-CAISE ! Ma mère, elle, ne comprend pas : l'Algérie c'est son pays, la France c'est sa patrie, où est la dichotomie ? A l'école communale, elle apprend aux côtés des petites filles de toutes origines, arabes, kabbyles, berbères, l'histoire de France et récite sagement "nos ancêtres les Gaulois..." ; en cours de géographie elle apprend le Rhône, le Rhin, la Loire, le Mont Gerbier de Jonc, les cultures maraîchères du Limousin ... Sur les cartes de France l’Algérie est hors champ, de l’autre côté de la mer, on y vit mais on n’en apprend ni l’histoire ni les paysages.
Elle tape plus fort et la sueur ruisselle sur ses joues. Il fait lourd, les moustiquaires tirées devant les fenêtres se couvrent de papillons nocturnes qu'elle ne reverra plus en métropole. Elle tape de toutes ses forces, la charge de cavalerie de cent mille petits tambours dispersés dans la ville la fait haleter à son rythme. Par la fenêtre elle écoute respirer le port d'Oran, les ruelles, les maisons blanches, elle aperçoit la mer si calme. Elle regarde mon grand-père, les yeux perdus dans le vide, dans l'avenir de ses filles qui lui sont tout, même s’il ne saura jamais l’exprimer. Elle le regarde et la dureté de ses yeux, le tranchant de son profil, la font frapper plus fort encore.
D'un coup les batteurs de toute la ville s'arrêtent, le tumulte s’apaise, et le silence qui suit est plus signifiant encore. Toutes ces voix demain ne seront plus part au chœur de ce pays, toutes ces voix demain se seront tues ici.
Dans la maison plus un seul mot ne sera échangé. Chacun regagne son lit dans la moiteur de mai, à tâtons. Pour elle, la petite, la cadette, qui ne comprend pas, la fièvre persiste longtemps. Allongée sur son lit, les yeux au plafond, elle murmure à ses soeurs endormies "dis, c'est comment la France ?" n'obtenant d'autre réponse que leur souffle régulier qui finit par la bercer.

Elle est arrivée ici française, elle avait quatorze ans. Elle fut accueillie en étrangère. Déracinée, elle a construit sa vie ici, a très vite cessé de regarder de l'autre côté de la mer, en arrière. Les photos de son enfance lui semblent étrangères, décalées : une petite fille oliveâtre en robe blanche, anglaises impeccables, perpétuellement bronzée, les bras nus, le sourire éclatant. Elle se voit et moi je la reconnais, elle a tiré un trait sur l'enfance et sur le pays dans un même mouvement.

Je tirerai un jour le fil invisible qui me relie à ce continent que je ne connais pas et qui m'appelle, je remonterai la piste de cette petite fille née ailleurs. Je voudrais comprendre comment elle a grandi, comment elle a tourné la page, comment, seule des trois, elle a su admettre l'inexorabilité de ce qu'elle a vécu, comment, seule des trois, elle a su ouvrir son esprit, repousser tout racisme et toute haine, comment, seule des trois, elle est devenue quelqu'un de bien qui ne s'arrête ni à la couleur de la peau ni à l'accent ni aux coutumes. Elle est formidable ma mère.

Par Hemipresente - Publié dans : Pseudo analyses
Mercredi 3 mai 2006 3 03 /05 /Mai /2006 08:40

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